La colonne prit la direction des montagnes dont on pouvait apercevoir les contreforts derrière les collines. Le vent avait tourné et soufflait maintenant du large, apportant une fraîcheur bienvenue. Les arbres ne se plaignaient plus et Khyra ressentait seulement leurs angoisses à propos des heures à venir. Le ciel, au-dessus de la mer, se laissait envahir par les nuages qui roulaient vers la côte en de lourdes et sombres vagues. Les Héros, inquiets de ce présage, pressaient le pas. La lumière qui tout à l'heure était blanche et aveuglante virait au gris, et le paysage retrouvait ses formes et ses couleurs le temps d'un répit.
Les collines devenaient progressivement plus hautes. Les marcheurs devraient bientôt gravir des pentes raides et s'aider des mains sur les rochers. Le jour déclinait. De brusques courants d'air poussaient les Héros dans le dos, par bouffées intermittentes. Maintenant que l'astre du jour s'apprêtait à rejoindre l'Océan, il faisait plus frais.
Pélaon, l'industrieux artisan, se retourna. La tribu avait beaucoup cheminé ; on ne voyait plus le rivage, caché par les collines, bien que la mer soit encore visible sur l'horizon. Le guerrier forgeron tendit l'oreille et perçut le grondement sourd des flots qui déferlaient sur la grève. Les vagues ne devaient pas ménager leurs efforts pour que l'on puisse les entendre aussi bien, et d'aussi loin ! L'homme grogna et reprit la marche.
Xarmès-Ilca décida d'établir le camp au pied des premières montagnes car la nuit commençait à recouvrir la terre. Les abris qu'ils construisirent pour la nuit se résumaient à de simples peaux tendues en guise de paravents sur des branches plantées dans le sol. Ils allumèrent un grand feu pour y faire rôtir du gibier de la veille et mangèrent sans prononcer un mot. Ils écoutaient l'éveil de la terre et des éléments qui s'étaient tus pendant les longs jours de canicule.
Par-dessus les échos lointains des assauts de la mer, ils entendaient la course des vents qui semblaient les chercher dans les bois alentour. Les bourrasques prenaient appui sur le versant des collines, et comme d'un tremplin, s'en servaient pour plonger de plus en plus violemment au creux des vallons. Elles giflaient les arbres qui protestaient avec de profonds craquements. Une grosse et lourde pluie vint soudain prêter main forte aux troupes d'Eole. Une rafale repéra soudain les Héros fondit sur le camp. Elle arracha les abris et coucha le feu que la pluie noya aussitôt.
Les nomades recueillirent en catastrophe ce qu'ils purent et se rassemblèrent dans une dépression entre deux collines abruptes. Xarmès-Ilca devait crier pour se faire entendre des siens. Il pensait pouvoir emprunter l'étroite vallée qui plongeait au coeur des montagnes pour marcher à l'abri de la tempête. Il espérait seulement que la pluie ne les y piégerait pas en se muant en torrent, plus haut, là où le couloir se transformait en une gorge encaissée.
Lorsqu'ils furent réunis, ils partirent en courbant l'échine. Les hommes s'étaient répartis le long du cortège et les femmes tenaient les enfants les plus jeunes par la main. Ils grimpèrent ainsi une grande partie de la nuit, au creux du défilé de plus en plus profond, talonnés par les éléments furieux qui avaient perdu leurs traces.
La lune, parfois, perçait les nuées galopantes et révélait les hautes parois des falaises. A mi-hauteur de l'une d'elle, Percaste, la plus sage de toutes les femmes, vit l'entrée d'une caverne. Elle appela son fils, Xarmès-Ilca, qui marchait devant elle.
La colonne s'arrêta. Ils étaient épuisés, sauf peut-être Cyphos, bien qu'il portât quatre enfants somnolants. L'accès à la grotte ne semblait pas trop difficile. Tymaque, le jeune guerrier au visage de dieu, se proposa d'en ouvrir le chemin pendant que la tribu se reposerait en attendant.
Hommes et femmes posèrent leurs fardeaux et s'assirent à même le sol détrempé. Ils suivirent des yeux la progression du jeune Héros qui avait enroulé une longue corde à son épaule. Seul Cyphos resta debout, craignant de réveiller les enfants qui s'étaient assoupis dans ses bras.
Les vents forcenés hurlaient au-dessus de leurs têtes et franchissaient la gorge étroite sans les voir. Ils emportaient avec eux des tourbillons de feuilles et de brindilles qui tombaient en pluie sur les Héros. Khyra en ramassait des poignées qu'elle serrait dans ses mains. Les larmes étaient au bord de ses yeux. Thymie, la prêtresse, était à ses côtés. Elle clamait des prières ferventes qu'elle accompagnait de gestes larges. Mais le vent balayait ses litanies dès qu'elles franchissaient l'enclos de sa bouche, de sorte que les Héros ne pouvaient les saisir ; personne d'ailleurs ne s'en souciait, on ne l'écoutait plus depuis longtemps.
Le sol ruisselait de plus en plus, et les eaux sombres commençaient à emporter de la terre. Tymaque avait fini son ascension. Il leur fit un signe du bras et s'engouffra à l'intérieur de la falaise, par la bouche béante et sombre de la caverne.
Les regards restèrent fixés sur l'endroit où il s'était tenu jusqu'à ce qu'il réapparaisse, les invitant par gestes à le rejoindre. On devinait le large sourire que dessinaient ses lèvres et la vue de ce visage divin mit du baume au coeur des Héros. Pour aider ses compagnons, Tymaque fixa solidement la corde au rocher et la lança dans le vide. On fit d'abord monter les enfants puis leurs mères. Ensuite, ils firent quatre paquets des maigres bagages et Tymaque les hissa l'un après l'autre, puis les décrocha et les rendit aux femmes. Enfin, les hommes purent les rejoindre.
Tout le monde se retrouva à l'abri de la pluie. Le pan de falaise où s'ouvrait la caverne faisait quasiment face au défilé qui débouchait, en bas, sur les collines et la mer. Mais les vents furieux qui prenaient d'assaut les parois ne pouvaient investir toute la grotte, car celle-ci faisait un coude aigu derrière lequel la tribu s'abrita. On ne fit pas de feu, faute de bois sec. Éreintés, les Héros s'assirent à même le sol, les uns contre les autres, et firent le silence.
Trouver le sommeil fut difficile malgré la fatigue. Dehors, les vents hurlaient en se poursuivant. Ils mutilaient les bois, déracinaient les arbres les plus jeunes ou les plus vieux et laissaient les autres nus, abandonnant aux flots le soin de les abattre. On pouvait entendre, au-delà des falaises, les déchirements de forêts entières, noyées puis emportées par les vagues furieuses. Les collines subissaient les coups de bélier des eaux déchaînées et s'écroulaient en produisant des grondements pareils aux foudres du dieu à l'égide. La mer vineuse, sur les ordres de Poséidon, assaillait maintenant le pied des falaises. Elle butait sur les contreforts des montagnes. Elle s'acharnait, mordait la pierre puis se retirait pour mordre à nouveau. De hautes parois s'affaissaient dans l'onde noire qui les digérait en deux ou trois assauts.
Les Héros se blottissaient dans le ventre de la Terre. Ils se sentaient insignifiants. Ils étaient pourtant la cause de cet acharnement monstrueux. Ils écoutaient l'affrontement des éléments, le combat de la terre et des eaux. Des enfants pleuraient d'effroi malgré les caresses de leurs mères.
En quelques mots choisis, Hormion évoqua le combat des Olympiens contre les Titans. Anaxore, l'archer au pied léger dit aux autres que les Ouranides valaient mieux que la génération suivante. Pélaon le contredit :
- Dieux ou Titans, où est la différence ? Ils sont éternels et ne savent pas la valeur de la vie qu'ils ont créée.
Tymaque l'approuva :
- Tes mots sont justes, Pélaon, autant que tes doigts sont agiles. Les immortels sont comme des enfants capricieux. Ils jouent avec la vie car ils n'en connaissent pas le prix.
Xarmès-Ilca ajouta :
- Quelques-uns sont bons, d'autres ne le sont pas. Mauvais ou stupides, cela dépend des individus et non des générations. Prométhée est le titan le plus habile quand son frère ne réfléchit qu'après avoir agi.
Ces mots provoquèrent le rire de Cyphos, qui occupait ses mains sur le corps de sa compagne, Némélas :
- Pauvre Titan, sot et pour l'éternité !
Quelques-uns continuèrent à parler ou à rire, d'autres se couchèrent au fond de la grotte. Les larmes des enfants se tarirent avec le sommeil qui venait sur eux. L'avisé Hercys se rapprocha de l'entrée de la grotte pour prier les dieux. Il s'éclipsa doucement pour ne pas réveiller Thymie que Morphée avait prise sous son charme. La prêtresse, en effet, le gênait constamment dans ses prières, couvrant d'incantations exubérantes ses sages oraisons.
Au-dehors, les éléments semblaient se calmer progressivement. Hormion entonna un chant doux, murmuré et lent.
Khyra était prostrée au coude de la caverne. Elle tenait une branche brisée comme on porte une poupée et en lissait les feuilles blessées. Elle avait supporté, avec les arbres, la furie destructrice des éléments. Maintenant, elle partageait l'agonie des mourants couchés dans la boue. Cela lui emplissait l'âme comme les pleurs de tout un peuple que l'on extermine. Xarmès-Ilca la remarqua. Il la vit tout à la fois trop adulte et pourtant encore enfant. Il vit le beau visage baigné de larmes, et fut ému de la trouver si bouleversée ; Il chercha du regard le bienveillant Lymos, frère de Khyra, qui était comme un père pour elle. Mais le jeune homme dormait profondément, au milieu des autres. Xarmès-Ilca ramassa dans sa main un gravier et le lança doucement sur l'épaule de la jeune fille qui sursauta et tourna la tête dans sa direction. Il lui fit un sourire dans lequel il voulut mettre toute son affection. Khyra lui en adressa un autre en retour.
Puis Xarmès-Ilca s'approcha des dormeurs, se faufila entre eux et joua du coude pour s'allonger, laissant le doux sommeil lui fermer les yeux.
Cyphos riait toujours, mais d'une autre façon ; Némélas gloussait. Hercys priait encore. Hormion fredonnait, s'accompagnant d'un rythme léger frappé de la paume sur le sol de pierre. La tempête finissait de se calmer.
Lorsque l'aurore se leva de sa couche, Khyra était accroupie à l'entrée de la falaise. Elle avait veillé les Nymphes jusqu'à la fin de la nuit.
Le jour repoussa les brumes nocturnes et dévoila au regard de la jeune fille l'horreur d'un pays dévasté. Tout le long de la gorge et jusqu'à l'horizon des collines, ce n'était que terres retournées et souches brisées. On aurait dit que des os fracturés déchiraient la peau du monde. Khyra détourna les yeux et pénétra dans la grotte. Elle s'accroupit et considéra les siens qui dormaient les uns contre les autres. Dans la pénombre, elle distingua d'abord la douce Calloste parce qu'elle était grosse alors qu'aucun des autres ne l'était. Puis elle vit son frère, Lymos, qui dormait sur le côté, la main posée sur le ventre de Takioné, la danseuse divine. Un peu plus près, elle reconnut Xarmès-Ilca. Il s'éveillait et la fixait des yeux. Khyra s'approcha de lui :
- Les arbres ont agonisé toute la nuit. Beaucoup ne sont pas encore morts et...
- Pense aux vivants, Khyra !
Xarmès-Ilca tendit les bras vers elle et la jeune fille se laissa saisir. Il l'attira contre lui et repoussa les cheveux sombres qui cachaient son visage. Ses yeux étaient secs ; elle n'avait plus pleuré depuis le soir. Elle enfouit son nez dans le cou du guerrier.
- Comment les dieux peuvent-ils disposer ainsi de tant de vies ?
- Peut-être ont-ils leurs raisons...
Khyra releva brusquement la tête :
- C'est toi qui parles ainsi ? Toi ?
Il sourit tristement :
- Qui peut savoir. Je suis un mortel
Khyra était couchée sur lui, un peu sur le côté. Il la poussa complètement sur le sol, et commença à la caresser. Khyra n'oubliait pas les arbres mais cette situation était nouvelle pour elle. Elle songea qu'il lui arrivait exactement ce dont elle rêvait souvent.
- Khyra ?
Elle jeta ses bras autour du cou de Xarmès-Ilca et s'y suspendit en ouvrant les jambes. Il la prit et se laissa aller en elle, doucement, et avec toute la tendresse dont il était capable.
Le plaisir les laissa un moment l'un sur l'autre, essoufflés d'abord, le coeur battant, puis apaisés. La tribu dormait encore, sauf les plus proches que leurs effusions avaient éveillé. Mais quelques mouvements annonçaient le réveil.