Les Héros - 3


      Xarmès-Ilca se leva et se dirigea vers l'entrée de la caverne, enjambant les uns et apostrophant les autres :
      - Holà, Cyphos, héros d'endurance. Réveille-toi, tes ronflements ont effrayé les vents. Ils ont fui dans leur grande île ; les voilà blottis en leur manoir.
      Secouant du pied un jeune homme qui dormait en serrant son arc, il dit :
      - Ouvre tes yeux Anaxore, le plus rapide d'entre nous !
      - Divin Tymaque, lève-toi. Grimpe en haut de la falaise et dis-nous ce que tu vois ! En bas, ce n'est plus qu'un fleuve de boue.
      - Hé ! Phorox-Ilca, rejeton du grand guerrier, ton fils est debout avant toi ?
      Il prit dans ses bras l'enfant qui sommeillait à côté de sa mère. Damos-Ilca avait les yeux tout pleins des rêves de la déesse à l'arc. Il le hissa jusqu'à toucher la voûte de la caverne puis l'assit sur le ventre de son père.
      Plus loin, Hercys s'asseyait en se frottant les yeux.
      - Voilà un véritable Héros, le plus sage parmi les hommes.
      Le pêcheur se leva et gagna l'entrée de la grotte avec Xarmès-Ilca. Arrivés au bord de la falaise, ils virent et gardèrent le silence. Khyra les rejoignit mais ne dit mot. Derrière eux, la tribu se réveillait. Des femmes qui n'avaient pas d'enfants secouaient les hommes en cherchant plus ou moins à éviter de se faire attraper ; elles s'en tiraient au mieux avec des claques sur les fesses, abandonnaient parfois un vêtement ou une mèche de cheveux. Le jeu du matin était une coutume qui se terminait habituellement en couples éparpillés dans les fourrés, mais la promiscuité imposée par la grotte le fit avorter.
      Quelques-uns, dont le jeune Lymos, s'approchèrent du bord de la falaise et contemplèrent, écoeurés, les dégâts provoqués par le dieu violent. Lymos, qui se tenait sur le côté, la bouche close, franchit le rang des Héros et s'arrêta juste devant le vide. Il brandit sa thyrse vers les cieux encore chargés de nuages et dit d'une voix forte ces mots ailés :
      - C'est eux-mêmes que les dieux insultent lorsqu'ils blessent la Terre. Ils sont les barbares qui se portent des coups entre eux. Vois, Ô Gaia, mère de tous les dieux, les injures que te font tes enfants ! Combien de Nymphes ont succombé avec les arbres ? Et combien de bêtes sauvages ? Nous, simples mortels, avons plus de mesure que les tout-puissants Olympiens. Je te jure, moi, Lymos fils de Thélos le paysan, de te consacrer un verger avec les plus beaux arbres et les meilleurs fruits. Un jardin digne de toi, digne de celui que tu offris à la reine des dieux. Dès que nous parviendrons au pays qui nous abritera du courroux des immortels, avant même de penser à ma maison, je le planterai pour toi !

      La matinée était déjà bien avancée lorsque le courageux Tymaque eut ouvert le chemin vers le sommet de la falaise et que la tribu entière l'eut rejoint. En haut, la terre était nue. Elle était comme couverte de plaies et les eaux qui étaient tombées sur la terre pendant la nuit étaient son sang, noir et épais. Des milliers de ruisseaux boueux suintaient dans les décombres.
      Ils reprirent leur voyage vers le nord. Ils traversèrent des collines écorchées et des amas de terres, de branches et de troncs brisés qui s'entassaient dans les dépressions.

      Le petit Damos-Ilca marchait devant les autres avec sa soeur. En contournant des décombres, ils tombèrent nez à nez avec un sanglier blessé, empêtré dans un lit de branches. Le petit garçon se précipita vers la tribu en criant, pendant que Docrysse-Ilca mettait une flèche hésitante à son arc. La bête, énorme, grognait sans bouger. Son oeil noir ne quittait pas la petite fille qui n'osait plus le viser. Cyphos arriva. Voyant le géant, l'animal voulu se lever mais ses pattes brisées ne le portaient plus. Le guerrier poussa doucement Docrysse-Ilca, et, bondissant soudain sur la bête, lui rompit l'échine de sa massue. La tribu qui approchait le vit revenir tenant la petite fille par la main et le sanglier sur l'épaule.
      Comme ils avaient faim, les Héros décidèrent de préparer l'animal pour le manger sur-le-champ. Le feu eut du mal à prendre car le bois était trempé. Hermia s'apprêta à écorcher l'animal, mais Percaste lui commanda de se reposer car elle était enceinte. La vieille femme demanda à Calloste et à la jeune Takioné de préparer la bête.
      D'un coup de couteau précis, la mère de Damos-Ilca vida l'animal de son sang, tandis que Takioné lui ouvrait la patte à hauteur de l'articulation. A l'aide d'un morceau de corde, elles firent un garrot au milieu de l'encolure, juste au-dessous de la plaie. Puis, glissant un bâton souple par la coupure pratiquée à la patte du sanglier, Takioné entreprit de décoller la peau du corps. Enfin, Calloste appliqua la bouche sur la coupure et souffla dans la plaie jusqu'à gonfler l'animal comme une baudruche. La peau du sanglier n'était pas abîmée et pourrait servir. Lorsqu'elle fut entièrement décollée, les deux femmes ouvrirent l'animal aux pattes et au ventre, découvrant la chair rouge et blanche. L'animal fut ensuite vidé et dépecé et la peau confiée à Percaste qui entreprit de la nettoyer.
      Lorsque la graisse commença à grésiller sur les braises, le sage Hercys sépara le meilleur morceau des autres et, les mains ouvertes, le proposa au dieu à l'égide :
      - Accepte cette offrande, Ô puissant dieu, maître de l'Olympe. Puisse-t'elle calmer la colère que tu nourris à notre encontre. Nous implorons ta miséricorde...
      La tribu semblait participer froidement à la prière. Elle attendit que le pêcheur avisé eût fini sa libation avant de trancher les parts du gibier. Pendant ce temps, Xarmès-Ilca tourna la tête et retint la colère qui brûlait dans son coeur.
      Enfin, ils se partagèrent les quartiers de viande saignante, et chacun mangea à sa faim.

      Assis sur un rocher, Xarmès-Ilca considérait les siens. Il observait Hermia, la soeur d'Hercys. C'était une jeune femme au caractère vif. Toujours de bonne humeur, elle forçait l'admiration des Héros ; son compagnon était mort depuis plusieurs mois, de mort violente. Témanon fut découvert un matin, non loin du camp, le corps et le visage couverts de plaies profondes. On put le reconnaître avec certitude grâce à ses armes retrouvées auprès de lui. Personne ne savait pourquoi il s'était éloigné au milieu de la nuit sombre. Hermia ne l'avait pas entendu se lever.
      Témanon lui avait donné un enfant qu'elle allait bientôt mettre au monde. Xarmès-Ilca se rappela les mots encourageants que sa mère, la sage Percaste, avait adressés à la jeune femme :
      - Tu es si grosse ! Ce sont deux enfants plutôt qu'un qui te viendront du brave Témanon.
      On espérait deux enfants mâles, car la tribu avait besoin d'hommes ; les dieux choisissaient leurs victimes, ils tuaient les guerriers mais semblaient épargner les femmes. Xarmès-Ilca songea à ne pas oublier de ménager la future mère dans les jours à venir. Il faudrait marcher moins longtemps et moins vite ; peut-être faudrait-il fabriquer un brancard et faire porter la jeune femme ?

      Chacun étant rassasié, la tribu se remit en marche vers l'horizon montagneux, à travers le pays saccagé. Les animaux qui n'étaient pas morts dans la tourmente avaient fui. Seuls étaient revenus quelques oiseaux silencieux et une multitude d'insectes charognards. Les rares bruits étaient ceux des eaux qui finissaient de s'écouler entre les débris. Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les Héros voyaient le paysage moins dégradé : des touffes d'herbes drues accrochées aux flancs des collines, quelques arbres, nus, mais restés debout, puis quelques feuilles sur les branches. Manifestement, les éléments s'étaient surtout acharnés aux alentours des lieux qu'avaient traversés les guerriers la veille. C'était bien la tribu qu'ils avaient poursuivie.


      Page précédenteRetourPage suivante