Ils avaient pompeusement quitté les anciens locaux de la Banque des États d'Afrique Centrale par le portail grand ouvert pour l'occasion. L'immeuble moderne, prématurément vieilli par le climat autant que passé de mode, logeait aujourd'hui le Premier Ministère. Le véhicule avait plongé vers le grand rond-point puis avait grimpé, en face, en direction du centre ville. Il s'était enfin rangé devant les charrettes des marchands ambulants. L'homme blanc s'en était extirpé et avait semblé hésiter un instant, ce qui ne lui ressemblait pas. Puis, il avait promptement réglé ses achats et était retourné dans l'ombre du véhicule climatisé.
- Allons-y, dit Don Posey en claquant la portière arrière de la voiture.
- Bien, répondit le chauffeur avec application.
Don Posey avait le sentiment désagréable d'être épié. Bien sûr, les gens le connaissaient, et les passants, noirs pour la plupart, le regardaient tous discrètement ; il attirait l'oeil parce qu'il était blanc, parce qu'il était grand et parce que sa voiture était digne de celle d'un ministre. Mais d'ordinaire il appréciait d'être le point de mire. Il se permettait même quelques légers saluts et signes de tête. Non, autre chose le dérangeait, et cela lui faisait l'effet d'une pression discrète sur la nuque. A travers les vitres fermées et teintées de la voiture, il fit un tour d'horizon qui ne lui révéla que les cabanes des marchands où il venait d'acheter ses cigarettes mentholées. Il scruta la place, avec son éternel marché sauvage, son grand bar-restaurant-épicerie-journaux-musique-tabac dont la terrasse était interdite aux vendeurs à la sauvette mais où les aguicheuses "boutique-son-cul" circulaient librement. Il observa attentivement le carrefour, orange de latérite, aux feux de circulation hors d'usage. Rien d'anormal.
Le moteur japonais ronfla doucement et Bienvenu entreprit une marche arrière. Mais les roues avant étaient prises dans le caniveau rongé par les pluies de telle sorte qu'il dut forcer sur l'accélérateur. Voyant que son chauffeur oubliait de s'assurer que la voie était libre, Don Posey se retourna. Il vit qu'un jeune noir rigolard allait passer derrière eux. Un baladeur sur les oreilles et le pas cadencé au rythme de sa musique, le garçon n'entendit pas les vrombissements de la voiture qui bondit brusquement. Don Posey cria :
- Attention !
Le piéton sauta de côté et Bienvenu écrasa la pédale de frein.
- Eh, iou wa kimi naa ? dit le noir sans perdre le sourire.
- Il a dit que tu voulais le tuer.
- Oui, patron.
Éberlué, Bienvenu venait de découvrir après des années de service que Monsieur comprenait le Foulbé ; il ne savait pas que Monsieur parlait plutôt l'anglais.
Don Posey jouissait d'une excellente réputation dans la communauté noire. On le disait bon. Il savait rester à la portée des gens, chez lui comme dans la rue, tout en conservant une certaine distance ; une certaine prestance, plutôt. C'était un homme respecté ; il avait aussi beaucoup d'argent et, disait-on, beaucoup de pouvoir. De plus, Don Posey pensait avoir un certain humour, bien qu'appris sur le tard. Il maniait le calembour avec un peu de lourdeur, et dans le domaine de la plaisanterie, faisait feu de tout bois. Il se plaisait à confier que même son nom était une contrepèterie, mais n'en disait pas plus.
Il piocha dans son veston un cure-dent, et le mit à la bouche. C'était un bel objet de nacre qu'il avait toujours possédé. Un jour qu'il l'avait égaré, il avait mis la propriété sans dessus dessous, criant partout d'une colère fracassante comme on lui en voyait rarement. Jardiniers, femmes de chambre, femmes de ménage, gardiens, cuisiniers et cuisinières, toute la maisonnée s'était mise à quatre pattes pour retrouver le minuscule objet si précieux.
Après sa réapparition miraculeuse à un endroit incongru - le bord de la piscine - le veilleur de nuit lui avait conseillé, sur le ton de la plaisanterie, de s'en acheter tout un paquet. Don Posey avait longuement et silencieusement fixé le malheureux domestique qui s'était littéralement décomposé pour devenir tout gris de peur. A la nuit tombée, un nouveau veilleur était à son poste.
Bienvenu, tout en conduisant, se remémorait cet événement. Il n'avait jamais revu son cousin. Personne, d'ailleurs, n'avait plus rencontré l'ancien veilleur au Quartier.
Bref, Don Posey était un homme très respecté sinon craint, et depuis longtemps. Il en était allé de même pour son père et le père de celui-ci. D'aussi loin que l'on pouvait se souvenir, les Posey vivaient à Kribi. Une grande maison au milieu de plusieurs hectares de propriétés en bord de mer abritait la famille, les proches, tous les gens de maisons, qui étaient nombreux, et les chevaux.
Et les chevaux !
Don Posey avait pris la succession de son père, et semblait régner sur son petit monde comme un roitelet sur sa cour. Mais en réalité, son royaume était bien plus grand.
Le véhicule quittait les faubourgs-bidonvilles de Yaoundé. Il empruntait la route du Sud, vers la côte. Comme ils acquéraient de la vitesse, Don Posey ouvrit les vitres, s'installa confortablement et ôta ses chaussures.
Il sourit. Les choses allaient leur train. Trop lentement bien sûr, mais il avait l'habitude. Il ne pouvait espérer mieux en tout cas. Il venait de s'assurer, pas plus tard que tout à l'heure, que le Premier Ministre restait dans sa poche. La semaine prochaine il rencontrerait Biya au palais Présidentiel, à propos du neveu de celui-ci ; le jeune ministre remuait dans les brancards et Don Posey comptait sur le Chef de l'état pour le mettre soit au parfum, soit hors jeu.
A son initiative discrète la grande coalition africaine prenait donc forme. Les gouvernements civils et militaires suivaient relativement bien le mouvement. C'était un travail de longue haleine, qui lui avait coûté beaucoup de temps et d'argent ; mais Don Posey disposait largement de l'un comme de l'autre.
Après s'être offert des siècles de bon temps sur le continent africain, l'immortel avait observé le monde et s'était mis au travail. Il avait commencé par encourager l'esclavagisme en montant des tribus les unes contre les autres à travers toute l'Afrique. Puis il avait surveillé de près les colonisations, se frottant les mains de ces apports de culture matérialistes et de technologies. Jugeant le mal bien installé, il avait provoqué nombres d'excès colonialistes, fomenté les premiers troubles populaires et avait soufflé consciencieusement sur le feu. Enfin, il en avait tiré les marrons lorsqu'ils furent cuits : l'indépendance des pays africains était son oeuvre. Il avait placé ses hommes à la tête des pays au fur et à mesure qu'ils acquéraient leur "liberté", avec la consigne de rafler le maximum de richesses destinées à financer sa Grande Guerre. Il savait bien qu'une partie des impôts, subventions, aides humanitaires, etc., disparaissaient aux multiples échelons des administrations mais les plus belles parts lui revenait toujours.
Don Posey voyait enfin le terme de son plan approcher. Son rêve allait bientôt se réaliser.
Il s'était toujours demandé ce qu'étaient devenus les autres ; ses frères, ses neveux... Autant d'ennemis. Il s'informait scrupuleusement sur événements du monde entier et avait su discerner leurs oeuvres tout au long de l'histoire. Il n'était pas dupe, mais aucune preuve n'avait jamais pu conforter ses soupçons. La fin de la guerre du Golfe, avec la défaite de Saddam Hussein, montrait que celui-ci n'était que Saddam Hussein. Le communisme et la création de l'URSS, puissance qu'il avait beaucoup enviée, lui avaient fait craindre le pire, mais pourquoi cette débâcle ? Qui se cache derrière Eltsine ? Quel est ce bordel en Yougoslavie ? Et les États-Unis qui ne profitent pas de leur avantage ; qu'attend Zeus pour écraser le monde ? Et qui construit l'Europe économique ?
Don Posey se demanda s'il n'était pas complètement largué dans sa belle Afrique noire. Il sentit qu'un frisson allait le parcourir, mais se maîtrisa. Machinalement, il remonta la vitre, soupira, et s'abandonna dans la contemplation de la forêt exubérante. De petits nuages semblables à des boules de coton quittaient l'humidité du fouillis des arbres et grimpaient vers le ciel. Il se souvînt qu'il avait plu, en effet, lorsqu'il racontait ses boniments au premier ministre.