Porte-Feu - 3


      Incommodé par le sable que soulevait le vent du soir, Arès fit un geste à l'attention des femmes. Une jeune servante se dressa vivement. Elle avait quinze ans, tout au plus, et était nue hormis une parure de bijoux dont il l'avait habillée après l'avoir achetée à ses parents. Elle fit une petite révérence en passant devant le dieu, et couru rabattre les pans de toile qu'elle fixa avec des cordons de cuir. Ayant précautionneusement isolé la tente de l'extérieur, la fille rejoignit ses compagnes en s'assurant, d'un coup d'oeil, que le maître la couvait du regard.
      Arès grognait :
      - Tout m'insupporte dans ce désert. Quand le foutu soleil ne me brûle pas la peau, voilà le vent ; j'attends qu'il me rafraîchisse, mais non ! Il me fait bouffer du sable.
      Il se remettait mal de son échec. Il avait lâché Hussein et avait dû fuir Bagdad. Son homme de paille l'avait royalement doublé et s'était retourné contre lui. Saddam Hussein l'avait pourchassé jusque dans les montagnes du Nord ; il y avait massacré des familles suspectées de l'avoir nourri ou caché. Il le traquait encore aujourd'hui et le dieu, amer et impuissant, multipliait les précautions pour échapper au mortel.
      Oubliant le sable qui crissait sous ses dents, il gronda comme une bête fatiguée et soupira âprement :
      - Pff ! S'il n'y a plus d'Olympe, il y a l'ONU... Et mon père, tout content qu'on lui demande de me fiche des bâtons dans les roues, avec ses armées américaines et alliées.
      Réfugié dans le nord du désert de Syrie, Arès se retrouvait avec une dizaine de domestiques, cinq chameaux, et quasiment plus aucune ressource. Sa situation devenait de plus en plus précaire. L'impasse.

      Le dieu avait dérobé une somme rondelette dans les caisses de guerre, en prévision de la déroute, puis il avait attendu plusieurs semaines avant de fuir la capitale, changeant de cachette tous les deux jours. Enfin, conduit par Nuri Ali Rhazi, l'homme à tout faire, fidèlement à son service depuis plus de sept ans, il était parvenu à Mossoul. Pour accomplir ce trajet, il leur avait fallu voler pas moins de cinq voitures, un char et deux camions, qu'ils avaient caché ou détruit lorsqu'ils s'étaient retrouvés à court de carburant.
      Ne sachant trop où aller, Nuri avait eu le malheur de proposer la direction de Tell'Afar, où il prétendait connaître des gens, plus ou moins proches de sa famille. Arès s'était aussitôt méfié. Il avait mis un moment avant de répondre, craignant le coup fourré. L'immortel ne faisait confiance en personne. C'était un principe qui lui avait réussi jusqu'à présent, et il ne comptait pas en changer. Bien sûr, Nuri Ali Rhazi avait eu cent fois l'occasion de le trahir dans le passé et ne l'avait pas fait. Sans doute ne mûrissait-il donc aucun projet à son encontre, mais peut-être ces gens de Tell'Afar en avaient-ils pour lui ? Le dieu avait finalement pris sa décision et avait hoché la tête :
      - Allons-y !
      Le chauffeur s'était tourné vers son volant et avait affiché un grand sourire, en réalité innocent, mais qui avait conforté Arès dans sa méfiance.
      Ils avaient donc quitté Mossoul vers le nord-ouest. De la banquette arrière, le dieu avait surveillé la route attentivement. Ils avaient longé un aéroport qui, comme toutes les villes et le reste du pays, semblait en ruine mais fonctionnait tout de même à peu près. Les routes étaient en mauvais état, bordées de carcasses de véhicules incendiés, civils et militaires. Le tout cuisait dans une chaleur sèche et poussiéreuse.
      Mais cela n'impressionnait guère Arès qui guettait une situation propice, avant d'arriver à Tell'Afar.
      - On change de voiture, Nuri ! avait-il dit soudain. Celle-là me parait convenir.
      Il avait indiqué du doigt le bas côté sur lequel une voiture beige était garée, le moteur au ralenti. La portière du conducteur était ouverte et un homme urinait sur le squelette d'un camion noirci par le feu.
      - Places-toi derrière lui, ça l'inquiétera moins.
      L'homme avait tourné la tête et leur avait jeté un regard soucieux. Il avait reboutonné précipitamment son pantalon et contourné son véhicule par l'avant, mais lorsqu'il avait atteint la portière ouverte, Arès se trouvait déjà devant lui. De prime abord impressionné par la stature du dieu, l'homme avait semblé rassuré par la couleur de sa peau ; les blancs ne se livraient pas au vol à la tire. Arès avait profité de l'hésitation de sa victime pour lui tendre la main avec un sourire engageant et l'autre y avait répondu par réflexe. Le dieu lui avait brusquement écrasé les phalanges dans son poing, puis l'avait tiré violemment en avant et lui avait défoncé la cage thoracique d'un terrible coup de genou. Cela n'avait duré que trois secondes, pendant lesquelles Arès avait conservé son sourire.
      L'homme n'était pas encore mort qu'il l'avait chargé d'un geste sur son épaule, puis avait contourné les voitures pour ouvrir la portière à côté de son chauffeur. Nuri s'était bien gardé de bouger ; il était aussi blême qu'un déterré. Arès avait jeté l'inconnu sur le siège du passager et avait ordonné :
      - Aides-moi à l'asseoir !
      Le chauffeur s'était penché pour attraper le mourant par les épaules et le dieu l'avait brusquement agrippé par les cheveux en lui assenant un coup de manchette redoutable. Nuri s'était effondré dans une posture bizarre, les vertèbres brisées. Arès avait refermé la portière et contourné encore une fois la voiture. Puis il avait braqué le volant, ouvert le capot et avait arraché quelques tuyaux au hasard. Il y avait mis le feu avant de pousser le véhicule dans le fossé, et était parti calmement avec la voiture beige.
      Il avait parcouru en sens inverse le trajet qui l'avait ramené aux environ de Mossoul, puis s'était dirigé vers le sud. Il avait séjourné quelque temps à Hatra, avait acheté serviteurs, femmes et chameaux, puis était reparti plus au sud encore, avait traversé l'Euphrate et était allé se perdre dans le désert de Syrie.
      L'argent volé sans scrupule avait fondu comme neige au soleil.

      Arès poussa un deuxième soupir qui ressemblait plutôt à un grognement. Il regarda les femmes, autour de lui, et son regard tomba de nouveau sur la fille qui avait lacé les rabats de la tente. Le dieu réalisa qu'il ne l'avait pas encore touché depuis qu'il l'avait achetée à Haditha. Il lui fit signe de s'approcher.
      A peine pubère, la fille était un peu enrobée. Les cheveux, longs et noirs, coulaient jusqu'à la ceinture. Ses yeux étaient grands et verts. Ses lèvres s'ouvraient sur des dents déjà abîmées, en un rictus apeuré que le dieu appréciait particulièrement. Ses seuls vêtements étaient des bijoux en cuivre martelé et serti de pierres semi-précieuses. Un petit diadème tirait sa coiffure en arrière et de larges anneaux faisaient office de boucles d'oreille. Plusieurs colliers reposaient sur ses seins trop lourds. Une large ceinture de cuir et de métal jaune embouti serrait son ventre. Elle portait d'épais bracelets de cuivre aux poignets et aux chevilles. Son pubis était soigneusement épilé comme l'exigeait Arès de toutes ses femmes.
      - Ton nom ?
      - Reza, dit-elle doucement.
      - Approche !
      Il attrapa la jeune fille par la boucle de sa ceinture et la tira sans ménagement à lui. La brusquerie du mouvement fit trembler ses seins et ses fesses avant qu'elle ne tombe maladroitement à quatre pattes. Le dieu éclata de rire et les femmes, tout autour, lui firent écho. Arès renversa la jeune servante sur les coussins où il était assis et lui attrapa la cheville qu'il souleva pour lui écarter les cuisses.
      - Elle est vierge, annonça-t-il crûment.
      Reza enfoui la tête dans les coussins et le dieu la déflora sans aucune tendresse.

      Fille pauvre de la capitale, et prostituée dès son enfance, Reza avait été kidnappée par un commando militaire. Jetée dans une fourgonnette et immobilisée par ses ravisseurs, Reza ne s'était pas défendue lorsqu'une femme en uniforme lui avait planté une seringue dans le bras. Elle avait perdu conscience.
      Elle ne savait pas ce que l'on avait fait d'elle ensuite, mais elle s'était réveillée dans une chambre d'hôpital, avec une douleur lancinante au bas ventre. Autour de ses hanches, un pansement aussi gros que des couches pour bébé l'avait empêché de savoir ce que son corps avait subi. Un mois plus tard, la douleur avait complètement disparu. S'inspectant du bout des doigts, elle avait constaté avec un étonnement blasé qu'on lui avait refait une virginité.

      Comme réveillée par les violences que lui faisait subir le dieu, la douleur l'assaillait de nouveau. Reza sentait son ventre comme s'il se déchirait. Elle eût le sentiment curieux qu'une machinerie se mettait en route dans son sexe. Soudain elle se cambra violemment, cria un horrible son rauque et son ventre explosa sous le corps du dieu.

      Quelques heures plus tard, les militaires fouillaient les décombres éparpillés dans le sable. On retrouvait des lambeaux d'étoffes, des membres d'hommes, de chameaux et surtout de femmes jusque sur les dunes alentour. Ce qui avait été le campement d'Arès n'était plus qu'un grand trou que le sable commençait déjà à combler.
      Sur une dune voisine, un soldat appela l'officier qui dirigeait les opérations. Les militaires se rapprochèrent et entourèrent un corps calciné qui n'avait plus ni bras ni jambes. On distinguait juste une tête difforme et un reste de tronc qui gigotaient en silence. Les moins effrayés cherchèrent à l'achever mais ne purent y parvenir ; Arès était immortel, et bien qu'il ne respirât plus depuis la veille, il bougeait toujours. Supposant qu'il s'agissait de l'homme recherché, l'officier ordonna de jeter le corps dans une caisse en métal cadenassée, et le fit porter dans un camion surveillé par quatre soldats.

      Quatre jours plus tard, à Bagdad, Saddam Hussein se vit apporter une malle cabossée, comme déformée par une force venant de l'intérieur. Il chassa tout le monde, sauf une dizaine de gardes qu'il disposa tout autour de la caisse, armes braquées et prêtes à faire feu. Les charnières refusaient de jouer. Après quelques essais à coup de bottes, le tyran ordonna qu'on l'ouvre au fer à souder. Le métal chauffé à blanc commençait à céder. On entendit un cri étouffé provenant de la malle. Une odeur de chairs brûlées se répandit. Les soldats qui avaient eu vent de ce qu'elle contenait reculèrent, terrorisés. Hussein aboya un ordre, et le cercle se reforma, fusils tremblants.
      La malle se brisa enfin, et après un court instant Saddam Hussein s'approcha, brisant le cercle des soldats. Il observa une minute puis sourit :
      - Tu ne veux pas mourir, mon ami ?
      Toutes traces de blessures avaient disparu du corps d'Arès. De curieux moignons semblaient pousser aux endroits où l'énorme déflagration avait arraché les membres. La tête avait retrouvé ses yeux, encore grossiers, ainsi qu'un semblant de duvet sur les tempes et sur le front. Le dieu fixait Saddam Hussein qui observait le dieu. Le tyran n'arrivait pas à déchiffrer un semblant d'expression humaine sur cette grossière ébauche de visage.
      Hussein avait tout compris depuis longtemps mais il éprouvait encore des difficultés à l'admettre. Il se lissa les moustaches et articula dans un murmure :
      - Je vais t'enchaîner dans une sorte de pot de bronze. Et tu n'en sortiras pas après treize mois, fais-moi confiance !
      De rage et de peur, Arès poussa un hurlement terrible. Les soldats effrayés tirèrent tous en même temps et Saddam Hussein cria :
      - Imbéciles, cessez le feu !
      Transpercé de dizaines de balles, le corps mutilé baignait dans son sang. Arès avait perdu conscience. Des soubresauts continuels l'agitaient et il se tordait convulsivement dans la malle.
      Le tyran demanda l'heure. Il devait recevoir dans quelques minutes un envoyé secret du gouvernement de Grande-Bretagne. Un nommé Mr Pledge. "Encore un inconnu ; les grands de ce monde m'évitent soigneusement. Tant pis, l'Anglais attendra !"
      On enferma Arès dans une caisse exiguë, de métal blindé, dans laquelle on coula de la résine, et dont on souda toutes les parois. Sur ordre du tyran et sous bonne garde, on transporta la caisse jusqu'à l'entrée d'une profonde mine abandonnée. Tout au fond du plus grand puits, on coula une chape de béton de plusieurs mètres d'épaisseur, sur laquelle on déposa la caisse, que l'on noya dans le même ciment sur cinq mètres de hauteur. Enfin, Saddam Hussein fit combler la mine, et posta des gardes.

      "A perpétuité", dit-il.


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