"... Aboubakar Tchindo,
petit-fils d'Aboubakar Tchindo..."

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Paris.

Les boulevards extérieurs entre la porte de Clichy et celle de Saint-Ouen. Quasiment pas de circulation et peu de voitures stationnées ; les trottoirs sont étrangement vides, le caniveau est accessible presque tout au long du boulevard, comme on ne le voit jamais. Les parisiens sont probablement en vacances. C'est le crépuscule d'une journée humide de fin d'hiver, peu clémente. Le scooter file, de toute la hargne de ses cinquante centimètres cube sur la chaussée mouillée et grasse de la ville. Son pilote, casque au guidon, savoure les slaloms agiles qu'il impose à sa machine entre les pointillés de la bande blanche. Un grand sourire épanouit son visage satisfait.

Mais "attention", pense-t-il, car la porte de Saint-Ouen approche. "Ralentir et mettre le casque ! Les flics rôdent souvent par ici". La police est un peu sévère à Paris. Pas moyen de discuter comme au Pays, pas question de "cadeau" ou de "bakchich", et encore moins de faire la sourde oreille, ou un geste signalant qu'on est pressé. Ici l'on crie immédiatement au délit de fuite, à l'outrage à je-ne-sais-qui dans l'exercice de ses fonctions. Des mots sérieux. Tout est sérieux, ici, tout est grave. Pas uniquement la police, d'ailleurs.
On ne plaisante pas en France !
Mais en contrepartie, il y a du travail pour qui veut travailler. Tout est fait pour y encourager, depuis les voisins ou les collègues par leurs comportements, en passant par la ville avec ses vitrines garnies, jusqu'aux salaires, sûrs et plus que confortables. De plus, on trouve de la nourriture en abondance, le confort même chez les plus indigents, sans parler de l'ordre, de la sécurité...

Aboubakar Tchindo, d'un doigt élégant et étudié, ferme la boucle du casque sous son menton. Il libère la poignée des gaz et freine progressivement. Le feu est rouge et il compte le respecter.

Fils de Tchindo Aboubakar, petit-fils d'Aboubakar Tchindo, arrière-petit-fils de Tchindo Aboubakar et ainsi de suite, Aboubakar se met à penser aux siens, à sa mère, ses frères et soeurs, ses cousins et toute la famille du Quartier. Il songe à son père, mort il y a plus de trois ans. Son "paternel" avait vécu pauvre toute sa vie, préférant malgré les privations, la simplicité et la modestie aux travaux ingrats. Et son grand-père avait été comme son père : même laisser-aller un peu fataliste et néanmoins léger, comme insouciant.

Le scooter double le feu devenu vert et traverse l'avenue qui conduit à la Fourche. Juste après le feu suivant, il vire à droite, dans une petite rue où la nuit semble être tombée plus tôt qu'ailleurs.
La rue Vauvenargues.

Aboubakar comprend très bien les siens ; il ne critique pas. Il connaît trop bien son Afrique, et il l'aime tant. Mais son ambition n'est pas là ; il veut s'en sortir, il est jeune, en bonne santé, il est capable ! Il veut s'extraire de sa condition car il a goûté au confort de l'argent. Juste avant la mort de son père, pendant un mois et demi, il a été chauffeur à la Banque des Etats d'Afrique Centrale, et depuis, il sait ce qu'être riche veut dire. Depuis cette époque, il sait ce qu'il veut !
A force de volonté, il y parvient ; depuis trois ans qu'il s'échine, trois longues années pendant lesquelles il n'a pas revu les siens... Maintenant il voit qu'il atteint son but. Aboubakar Tchindo se sent heureux, même s'il pense souvent à sa mère et sa famille, et bien qu'il regrette la moiteur dense des journées tropicales et les grosses pluies nocturnes.
Une voiture descend la rue en face de lui. Un camion se trouve stationné contre le trottoir de droite, laissant peu de place sur la chaussée. Aboubakar hésite. Bah ! La voiture se poussera un peu, et puis un scooter sait se faufiler partout. Il contemple les cadrans du guidon. L'aiguille chatouille le cinquante et le compteur indique à peine trente-deux : la machine est toute neuve. Le réservoir est plein. Aboubakar soupire de contentement. Les témoins lumineux indiquent qu'il a bien éteint son clignotant après avoir tourné. N'avait-il pas oublié de l'allumer, d'ailleurs ?

Quelque chose attire subitement son attention, juste à son épaule droite.